Chaque jour, dans les couloirs des établissements scolaires et derrière les écrans des smartphones, des milliers d’adolescents vivent un calvaire silencieux. Le harcèlement scolaire et son prolongement numérique ne sont plus des phénomènes marginaux : ils constituent une réalité qui paralyse, isole et détruit progressivement la confiance en soi des jeunes victimes. Pourtant, il existe une lumière au bout du tunnel. Contrairement à ce que peuvent croire ceux qui souffrent, la résilience n’est pas une qualité innée réservée à quelques privilégiés. C’est une force qui s’apprend, se cultive et se renforce au fil du temps. Des témoignages inspirants, comme celui du ministre Gabriel Attal qui a brisé le silence sur ses années de collège tourmentées, rappellent que la souffrance a une fin. Aujourd’hui, la science et les approches thérapeutiques modernes offrent des outils concrets pour accompagner les jeunes vers leur reconstruction personnelle. C’est un parcours exigeant, certes, mais transformateur.
En bref :
- Le harcèlement scolaire et le cyberharcèlement affectent profondément l’estime de soi et la santé mentale des adolescents
- La résilience est une capacité qui s’apprend et se développe grâce à un soutien psychologique adapté
- Les groupes de parole, l’art-thérapie et la thérapie brève constituent des outils puissants de reconstruction
- L’environnement scolaire et familial joue un rôle crucial dans le processus de guérison
- Des exemples inspirants, notamment de personnalités publiques, montrent qu’il est possible de surmonter ces épreuves
- La solidarité et l’empowerment des victimes passent par une prise de parole et un accompagnement professionnel
- Prévenir le harcèlement exige une implication collective : parents, enseignants, élèves et professionnels de santé
Comprendre les blessures profondes du harcèlement scolaire et du cyberharcèlement
Lorsqu’un enfant ou un adolescent est victime de harcèlement, ce n’est jamais une simple affaire de « moqueries d’école ». Les blessures infligées pénètrent profondément dans la psyché, créant des fissures qui peuvent durer des années si elles ne sont pas traitées avec soin. Le harcèlement scolaire, qui se manifeste par des insultes répétées, des moqueries, de l’exclusion sociale ou même de la violence physique, génère un climat de peur constant. L’adolescent se demande chaque matin s’il devrait vraiment aller en classe. Il anticipe les regards moqueurs, les chuchotements malveillants, les messages cruels glissés dans son casier.
Le cyberharcèlement amplifie cette souffrance d’une manière insidieuse. Contrairement aux brimades de cour d’école qui s’arrêtent à la sonnerie, le harcèlement en ligne suit la victime à domicile, la nuit, le week-end. Les commentaires humiliants persistent sur les réseaux sociaux, les screenshots circulent sans fin, créant une forme de torture numérique incessante. Un adolescent peut se retrouver seul dans sa chambre, regardant des vidéos où il est moqué, lisant des commentaires blessants, incapable d’échapper à son tourmenteur.
Ces expériences génèrent des conséquences émotionnelles graves : anxiété chronique, dépression, isolement social volontaire, perte d’estime de soi. L’adolescent internalize les insultes, commence à croire qu’il mérite réellement ce traitement, que quelque chose chez lui justifie la cruauté des autres. C’est à ce moment précis que l’intervention devient vitale. Le cyberharcèlement sur les réseaux sociaux comme Snapchat et TikTok demande une vigilance accrue des parents et des éducateurs, car les plateformes numériques amplifier les dynamiques de groupe négatives.

Les cicatrices invisibles qui persistent
Ce qui rend le harcèlement particulièrement insidieux, c’est que ses effets ne disparaissent pas magiquement lorsque l’adolescent quitte l’établissement scolaire. Des études ont montré que les victimes de harcèlement présentent des risques accrus de troubles anxieux et dépressifs à l’âge adulte. Elles développent des mécanismes de défense rigides, une hypervigilance dans les relations sociales, une tendance à l’auto-sabotage.
Un jeune adulte ayant subi du harcèlement au collège peut, quinze ans plus tard, ressentir une contraction au niveau de l’estomac lorsqu’il entre dans une salle réunion professionnelle. Son cerveau reste connecté à ces expériences douloureuses, les reliant à chaque nouvelle situation sociale. Les cicatrices émotionnelles ne sont pas visibles, mais elles conditionnent les choix, les relations, les aspirations professionnelles.
C’est pourquoi reconnaître et traiter le harcèlement dès qu’il apparaît n’est pas une question mineure, mais un enjeu fondamental de santé publique. Plus l’intervention est précoce, plus la reconstruction personnelle peut être complète et durable.
La résilience : une force intérieure qui s’apprend et se transforme
Le neuropsychiatre français Boris Cyrulnik a fait de la résilience son champ d’étude majeur. Ayant lui-même survécu aux traumatismes de l’Holocauste, il définit la résilience comme la capacité à se reconstruire après un traumatisme, à transformer la douleur en sagesse. Ce n’est pas une invulnérabilité naïve, mais une aptitude à traverser les tempêtes intérieures et à en ressortir transformé, pas nécessairement indemne, mais plus fort.
Développer sa résilience signifie d’abord accepter que la souffrance existe, qu’elle est réelle et qu’elle a du sens. Un adolescent qui a été harcelé ne devrait jamais entendre « ce n’est pas grave » ou « tu dois oublier ». Au contraire, il faut valider son expérience : « Ce qu’on t’a fait était injuste. Tu as le droit d’être blessé. Et maintenant, nous allons ensemble trouver comment tu peux reprendre du pouvoir sur ta vie. »
La résilience repose sur trois piliers fondamentaux. Le premier concerne la compréhension des dynamiques : comprendre que le harcèlement émerge d’une relation de pouvoir, que le harceleur cherche à dominer, et que si la victime cesse d’envoyer des signaux de peur et de soumission, la dynamique peut se modifier. Le second pilier est la reconstruction de l’estime de soi : redécouvrir ses qualités, ses talents, ses forces au-delà du regard cruel des autres. Le troisième concerne le soutien externe : personne ne peut se reconstruire seul. Les parents, les thérapeutes, les amis véritables et les mentors jouent un rôle crucial.

Se forger une carapace émotionnelle sans fermer son cœur
Gabriel Attal, ministre de l’Éducation nationale et lui-même victime de harcèlement au collège, a parlé de « se forger une carapace ». Cette expression résume bien l’une des dimensions cruciales de la résilience : apprendre à protéger son équilibre émotionnel face aux attaques extérieures. Mais attention, cette carapace n’est pas de l’indifférence glacée ou du cynisme.
Se forger une carapace signifie plutôt développer une distanciation saine face aux opinions négatives des autres. C’est comprendre que les paroles blessantes révèlent bien plus sur celui qui les prononce que sur celui qui les subit. Un adolescent résilient apprend à se dire : « Cette personne cherche à m’humilier pour se valoriser elle-même. Ce qu’elle dit ne définit pas qui je suis réellement. »
Cette transformation intérieure ne se fait pas du jour au lendemain. Elle exige de l’entraînement émotionnel, des exercices de respiration et de visualisation, une reformulation progressive du discours interne. Reconstruire la confiance en soi après le harcèlement scolaire demande patience et persévérance, mais chaque petit succès renforce la trajectoire vers la guérison.
Les outils thérapeutiques qui transforment la souffrance en force
La thérapie pour les adolescents victimes de harcèlement ne se limite pas à des séances de parole traditionnelles, aussi utiles soient-elles. Elle englobe un arsenal diversifié de méthodes adaptées à la psychologie adolescente, qui parlent le langage de l’émotion, du corps et de la créativité. Ces approches reconnaissent que les adolescents expériment souvent des difficultés à verbaliser leurs sentiments les plus intenses, et qu’il faut parfois les rencontrer sur d’autres terrains : celui de l’art, du mouvement, de la visualisation.
L’art-thérapie constitue une porte d’entrée particulièrement puissante pour les jeunes en détresse. Lorsqu’un adolescent peint sa peur, la modèle, la danse ou la chante, quelque chose se libère. Les émotions qui restaient prisonnières dans la poitrine trouvent une expression externe, tangible. En externalisant la souffrance, on commence à en réduire l’intensité interne. Un jeune peut peindre un tableau sombre où règne la peur, puis dans une séance suivante, ajouter progressivement des couleurs, de la lumière, symbolisant sa réappropriation du pouvoir sur sa propre vie.
La thérapie brève, quant à elle, vise à fournir des outils immédiats et applicables au quotidien. Elle ne cherche pas à explorer tous les détails du passé, mais plutôt à identifier les patterns actuels et à les modifier rapidement. Un adolescent apprend à reconnaître ses déclencheurs émotionnels : « Quand je croise telle personne, je sens une contraction dans mon estomac. Quand je vois un message sur le groupe de classe, mon cœur s’accélère. » Une fois ces patterns identifiés, le thérapeute et l’adolescent élaborent ensemble des stratégies concrètes pour les interrompre.
| Type de thérapie | Objectifs principaux | Déroulement | Bénéfices pour les victimes |
|---|---|---|---|
| Art-thérapie | Exprimer les émotions par la création | Peinture, sculpture, danse, musique en séance individuelle ou groupe | Externalisation de la souffrance, redécouverte du pouvoir créatif |
| Thérapie brève | Modifier les patterns comportementaux actuels | Identification des déclencheurs, élaboration de stratégies coping, exercices pratiques | Outils immédiats, résultats rapides, autonomie accrue |
| Groupe de parole | Briser l’isolement, créer de la solidarité | Cercles de parole réguliers avec pairs ayant vécu des expériences similaires | Sentiment d’appartenance, normalisation de l’expérience, entraide |
| Thérapie cognitivo-comportementale | Modifier les pensées et croyances négatives | Identification des pensées automatiques, test de la réalité, reformulation | Diminution de l’anxiété, augmentation de l’estime de soi |
| Relaxation et pleine conscience | Reprendre le contrôle du stress corporel | Exercices de respiration, visualisation, méditation adaptée aux jeunes | Diminution de l’hyperactivation physiologique, bien-être accru |
Les groupes de parole : le pouvoir de ne pas être seul
L’une des découvertes les plus remarquables en psychologie adolescente est que les jeunes se confient souvent plus facilement à d’autres jeunes ayant vécu des expériences similaires qu’à des adultes, même bienveillants. Dans un groupe de parole d’adolescents victimes de harcèlement, quelque chose de magique se produit. Le jeune réalise soudain qu’il n’est pas seul, que d’autres ont ressenti exactement cette même honte, cette même rage, cette même envie d’abandonne.
Au début, les adolescents sont souvent silencieux, méfiants, peureuses. Mais progressivement, à mesure que d’autres partagent leurs histoires, une forme de soulagement émmerge. « Toi aussi, on t’a dit que tu étais nul ? » demande l’une à l’autre. La simple reconnaissance mutuelle devient thérapeutique. Les adolescents commencent à identifier ensemble les schémas : le rôle du harceleur, celui du complice, celui du témoin passif, celui de la victime qui internalise tout.
Les groupes de parole utilisent également des outils créatifs pour faciliter l’expression : des cartes émotionnelles avec des images et des mots pour identifier les sentiments souvent innommables, des exercices de visualisation où les adolescents imaginent un futur où ils seraient libérés, des jeux de rôle où l’on peut explorer des réactions différentes à face au harcèlement.
L’art-thérapie : donner forme à ce qui écrase
Une adolescente nommée Camille, victime de cyberharcèlement intensif depuis deux ans, n’avait pas prononcé une phrase entière lors de sa première séance d’art-thérapie. Elle était repliée sur elle-même, les yeux baissés, humiliée. Le thérapeute lui a proposé simplement : « Peins ce que tu ressens en ce moment, sans jugement, sans souci du résultat. » Camille a saisi les pinceaux avec une intensité presque furieuse. Elle a peint du noir, du gris, quelques taches rouges de rage. Pendant les séances suivantes, quelque chose a changé. Les couleurs ont émergé progressivement. Elle a créé un symbole personnel : une fleur poussant à travers des fissures.
Cette fleur est devenue un objet de pouvoir pour elle. Elle l’a dessinée sur son cahier, l’a imprimée, l’a regardée chaque fois que le doute s’emparait d’elle. Son art-thérapeute lui a demandé : « Pourquoi cette fleur plutôt qu’une autre ? » Camille a répondu : « Parce qu’elle grandit même dans les pires conditions. Elle ne demande pas au monde d’être parfait pour exister. »
L’art-thérapie fonctionne précisément parce qu’elle contourne la censure mentale. Un adolescent qui ne peut pas dire « j’ai envie de mourir » peut le peindre. Un jeune qui ne peut pas exprimer sa colère peut la modeler. Une fois exprimée, la charge émotionnelle diminue. Et une fois matérialisée, l’émotion devient quelque chose qu’on peut regarder, analyser, transformer. La thérapie pour surmonter le harcèlement passe par cette réappropriation progressive de soi-même.
Construire un environnement protecteur : famille, école et communauté
Aucun adolescent ne peut se reconstruire seul, même avec les meilleurs thérapeutes. La résilience se cultive dans un écosystème, un ensemble de relations et d’environnements qui soutiennent, valident et encouragent. Parents, enseignants, chefs d’établissement et pairs jouent tous un rôle crucial dans la création d’un espace où la résilience peut germer et s’épanouir.
À domicile, les parents peuvent créer une atmosphère de dialogue sans jugement. Cela signifie écouter vraiment, sans immédiatement chercher à « résoudre » le problème ou à minimiser la souffrance. Un adolescent qui confesse qu’il a été harcelé a besoin d’entendre : « Je te crois. Ce que tu as vécu est inacceptable. Je suis là et nous allons traverser ça ensemble. » Non pas : « Ce n’est pas si grave, tu dois te montrer fort. » Cette seconde réponse, bien qu’intentée positivement, renforce le sentiment d’isolation et la honte.
À l’école, la création d’une véritable culture de bienveillance et de solidarité est fondamentale. Cela dépasse la simple mise en place d’un protocole anti-harcèlement. Il s’agit de former les enseignants à reconnaître les signes, de valoriser l’empathie parmi les élèves, de sensibiliser à la psychologie du groupe et à la responsabilité collective. Lorsqu’un témoin de harcèlement demande de l’aide, il ne doit pas craindre des représailles. Au contraire, il devrait être reconnu comme quelqu’un qui choisit d’être du bon côté.
Impliquer les témoins comme agents de changement
L’une des dynamiques souvent négligées dans la réponse au harcèlement concerne le rôle des témoins. Un adolescent qui voit un camarade humilié mais ne dit rien se demande secrètement si son silence le rend complice. Cette question le ronge. Inversement, un jeune qui ose intervenir, même maladroitement, qui défend un camarade harcelé, expérimente une forme de pouvoir civil transformateur.
Les écoles progressistes créent des programmes où les témoins reçoivent une formation sur comment intervenir de manière sûre : comment dire « arrête, ce n’est pas drôle » sans devenir soi-même une cible, comment aller chercher de l’aide, comment inclure la victime dans un groupe pour briser son isolement. Ces interventions même modestes peuvent suffire à interrompre une dynamique de harcèlement et, surtout, elles créent une atmosphère collective où la cruauté ne prospère pas.
L’empowerment des victimes passe aussi par cette restructuration des rôles. Une jeune fille harcelée apprend que d’autres se sont levés pour elle, que sa souffrance a mérité une réaction, que sa dignité a de la valeur. Pour agir face au harcèlement en ligne, il est essentiel d’impliquer toute la communauté numérique et scolaire.
Stratégies de prévention et d’intervention précoce
La prévention commence bien avant que le harcèlement ne se manifeste. Elle passe par l’enseignement de l’intelligence émotionnelle dès l’école primaire : apprendre à identifier ses émotions, à les exprimer sainement, à respecter les émotions des autres. Elle passe aussi par une formation critique aux réseaux sociaux. Les adolescents doivent comprendre comment les algorithmes amplifient les contenus négatifs, comment une blague peut devenir un mème humiliant, comment screenshot et partage privent la victime de tout contrôle sur son image.
Lorsque des signes de harcèlement apparaissent, une intervention rapide et systémique est cruciale. Cela signifie : parler avec la victime pour comprendre ce qui se passe, parler avec le harceleur (ou les harceleurs) pour explorer les causes de son comportement souvent trahissent des blessures personnelles, restructurer le groupe et les dynamiques de pouvoir, et offrir un suivi à tous les acteurs. Explorez les stratégies adaptées à chaque enfant victime de harcèlement pour une approche personnalisée.

De la destruction à la reconstruction : les étapes de la transformation personnelle
Le parcours de reconstruction après un harcèlement scolaire n’est pas linéaire. Ce n’est pas une progression simple du noir au blanc, de la douleur au bonheur. C’est plutôt une danse complexe entre les rechutes, les moments de lucidité, les breakthroughs inattendus et les phases de stagnation. Comprendre ces étapes aide tant les victimes que leurs soutiens à ne pas se décourager face aux oscillations inévitables.
La première étape concerne souvent la reconnaissance et la validation. L’adolescent, pendant longtemps, peut avoir minimisé sa souffrance, pensant qu’elle était exagérée ou qu’il devait juste « faire avec ». Le moment où il dit enfin « j’ai été harcelé et ce que j’ai traversé était réel et grave » constitue un tournant psychologique. Cette validation peut venir d’un parent, d’un thérapeute, d’un ami proche, mais elle est essentielle.
La deuxième étape est souvent une phase de décharge émotionnelle. L’adolescent, maintenant qu’il a nommé ce qui s’est passé, laisse jaillir les émotions retenues : colère, tristesse, rage, culpabilité, honte. Cette phase peut être tumultueuse mais elle est nécessaire. C’est à ce moment que l’art-thérapie, les groupes de parole, et les techniques de régulation émotionnelle deviennent fondamentaux.
La troisième étape concerne la compréhension et le sens. Progressivement, l’adolescent passe de « pourquoi moi ? » à une compréhension plus nuancée : « pourquoi cette personne a-t-elle ressenti le besoin de me faire du mal ? Qu’est-ce que cela dit sur sa propre souffrance ? » Cette compréhension n’implique pas le pardon, mais plutôt une dépersonnalisation de l’attaque. Ce qui a été fait n’était pas vraiment sur lui, mais sur la dynamique de pouvoir et les blessures du harceleur.
Redécouvrir ses forces et ses talents
Après avoir subi du harcèlement, un adolescent a souvent internalisé une vision profondément négative de lui-même. Il se voit comme celui qui est nul, celui qui ne mérite pas d’amis, celui qui n’a pas sa place. Inverser cette vision requiert un travail patient de redécouverte.
Un jeune garçon nommé Thomas, harcelé pendant trois ans pour son intonation de voix et ses manières « féminines », a progressivement réalisé en thérapie que ces mêmes traits qu’on se moquait de lui lui donnaient une sensibilité artistique remarquable. Il avait un talent pour la danse, l’expression émotionnelle, la compréhension des autres. Son thérapeute lui a demandé : « Et si ces choses que tes harceleurs critiquaient n’étaient en réalité tes plus grandes forces ? » Cela a créé un déclic. Thomas a commencé à prendre des cours de danse. Quelques mois plus tard, il se produisait dans un spectacle scolaire. Ce moment sur la scène, recevant les applaudissements, a cristallisé quelque chose en lui : « Je suis exactement ce que je suis, et c’est magnifique. »
Cette redécouverte des forces s’accompagne d’une exploration des aspirations. Qu’est-ce que l’adolescent aimerait faire, être, devenir, si le regard des autres était neutre ? Souvent, les victimes de harcèlement ont renoncé à leurs rêves, se contentant d’exister sans appétit. Les accompagner vers la redécouverte du désir, de la passion et du sens est une partie cruciale de la reconstruction.
Transformer l’épreuve en sagesse et en force intérieure
La phase finale de la reconstruction, ce n’est pas de « revenir à la normale » comme avant le harcèlement. C’est plutôt une intégration transformatrice où l’expérience traumatique devient partie de l’histoire personnelle, sans la définir totalement. L’adolescent apprend à dire : « J’ai été harcelé. Cela m’a blessé. Et je suis devenu plus fort, plus empathique, plus authentique, parce que j’ai traversé cela. »
Des personnalités publiques comme Bilal Hassani, le chanteur et participant de télé-réalité qui a ouvertement parlé de son harcèlement, ou Clara Luciani, qui a intégré ses expériences dans son art, illustrent cette transformation. Leurs épreuves ne les ont pas détruites ; elles ont nourri leur créativité et leur empathie. Découvrir la résilience et la force intérieure face au harcèlement signifie accepter que la cicatrice restera, mais elle deviendra un symbole de survie et de croissance.
Prévention et solidarité : une responsabilité collective pour protéger les enfants
Le harcèlement scolaire ne peut être combattu que si la société entière le reconnaît comme un problème grave demandant une action collective. Ce n’est pas une affaire privée entre victimes et harceleurs. C’est un enjeu de santé publique, de justice sociale, de création d’une société où les enfants et adolescents peuvent se développer sereinement.
La prévention efficace commence par une éducation précoce et continue sur les thèmes de l’empathie, du respect de la diversité, de la gestion saine des conflits. Dès l’école primaire, les enfants devraient apprendre que moqueries et humiliations ont des conséquences réelles sur le bien-être des autres. Ils devraient aussi apprendre que différences ne signifient pas infériorité : qu’il est normal et beau que certains soient timides, d’autres extravertis, que certains aiment le sport et d’autres les jeux vidéo.
À l’adolescence, l’éducation doit évoluer pour aborder directement la question du cyberharcèlement. Les jeunes passent de plus en plus de temps en ligne, sur des plateformes où les dynamiques de groupe et de pouvoir se reproduisent et s’amplifient. Ils doivent comprendre comment les mots écrits peuvent faire aussi mal que les paroles, comment un screenshot privé peut devenir public, comment la permanence des traces numériques fait du cyberharcèlement une forme particulièrement vicieuse.
Identifier et accompagner les potentiels harceleurs
Une dimension souvent ignorée de la prévention concerne les jeunes qui harcèlent. Ils ne naissent pas harceleurs ; quelque chose dans leur environnement, leur histoire personnelle ou leur psychologie les y conduit. Beaucoup ont eux-mêmes été victimes de maltraitance, d’insécurité affective ou de vide identitaire. Leur harcèlement des autres est une façon maladive de regagner du contrôle et de la puissance.
Plutôt que simplement punir les harceleurs, une approche plus efficace et humaine consiste à les identifier et à les accompagner. Aider l’enfant à surmonter le harcèlement scolaire signifie aussi aider les jeunes auteurs de harcèlement à comprendre leurs comportements et à se transformer. Un jeune qui reçoit de l’aide psychologique pour traiter sa propre blessure peut cesser de la reproduire chez les autres.
Formation des adultes et systèmes de signalement
Les enseignants et autres adultes en milieu scolaire ont souvent peu de formation pour identifier et intervenir face au harcèlement. Comment reconnaître les signes subtils chez un enfant introverti ? Comment écouter sans minimiser ? Comment intervenir face au harcèlement sans l’aggraver ? Ces compétences doivent être développées systematiquement.
Il est également crucial que les établissements scolaires mettent en place des systèmes clairs de signalement du harcèlement. Un adolescent qui subit du harcèlement doit savoir exactement à qui parler, être assuré que son signalement sera pris au sérieux, et ne pas craindre des représailles. Savoir comment déposer plainte pour harcèlement scolaire fait aussi partie de l’autonomisation des victimes et des familles.
L’implication des pairs dans la création de solidarité
Les adolescents ont plus d’influence sur leurs pairs que les adultes n’en ont sur eux. Un mouvement de solidarité créé par les jeunes eux-mêmes peut transformer complètement la culture scolaire. Lorsque les enfants « cool » décident qu’inclure quelqu’un d’habitude exclu est cool, l’exclusion devient socialement coûteuse. Lorsque critiquer ou moquer devient quelque chose que personne n’applaudit, le harcèlement perd sa fonction sociale.
Les écoles peuvent favoriser ces mouvements en mettant en place des « ambassadeurs de bienveillance », des jeunes formés et habilités à intervenir face au harcèlement, à inclure les exclus et à promouvoir une culture de respect. Ces programmes donnent aux adolescents eux-mêmes un rôle actif dans la transformation de l’environnement scolaire.
La solidarité ne consiste pas à feindre que tout va bien ou à forcer des amitiés. Elle signifie reconnaître l’égale dignité de tous les membres de la communauté scolaire, refuser de participer à l’humiliation et offrir un soutien sincère à ceux qui souffrent. Lorsqu’une jeune fille assise seule à la cafétéria voit trois camarades demander « on peut s’asseoir avec toi ? » ses circuits neuronaux de stress diminuent instantanément. Elle n’est pas invisible. Elle compte. Et cela change tout.
L’implication des réseaux sociaux dans ce processus est aussi un enjeu majeur. Les réseaux sociaux jouent un rôle double dans le harcèlement scolaire : ils en sont des vecteurs mais aussi des espaces potentiels de mobilisation collective pour la prévention et l’entraide.

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